Salam, ou le destin d’un Bagdadi
Bagdad, juin 2008.Il était assis sur une chaise de la cuisine, un coude sur la table, tenant cette lettre à la main, l’enveloppe jetée à terre. Ses yeux pleuraient, confondant les larmes avec la sueur due à ce chaud mois de juin à Bagdad, tandis que ses lèvres pinçaient une cigarette dont il tirait nerveusement de malheureuses bouffées de nicotine.
C’était une lettre de menace, provenant d’une de ces centaines de milices qui pourrissaient de plus en plus la capitale depuis la « libération » américaine, « rappelant » qu’il était interdit à quiconque d’enseigner dans une école ou une université mixtes. Sous peine de mort. Ses promesses n’étaient évidemment pas en bois : deux semaines plus tôt, le coiffeur d’en bas avait été retrouvé assassiné, parce qu’il rasait aussi les barbes, et qu’une autre milice, opérant dans le même quartier, avait décrété qu’être barbier, c’était aussi être infidèle.
C’en était trop. Il avait déjà réussi, pendant les deux dernières années de la dictature, à fuir Bassora, la ville de son enfance, pour Qom puis Téhéran en Iran où, malgré tout ce que pouvait prétendre la communauté internationale, il se sentait bien plus en démocratie que sous le régime Baas, mais où, après ces sales guerres, il n’en pouvait plus d’être irakien. Et voilà qu’il devait recommencer. Ailleurs, loin, pour oublier cet Orient dont il ne supportait plus le parfum de haine, de sang, de guerres incessantes, de lois infondées du tout-venant armé, à des années-lumières de la gloire arabe passée qu’il aimait tant enseigner à ses élèves, à l’exact opposé de son nom, Salam, La Paix, qu’avaient choisi ses parents dans l’espoir que lui ne connaîtrait pas les malheurs qu’eux subissaient.
Ce soir-là, il n’avait plus d’énergie que pour pleurer. Le lendemain, il irait demander un visa touriste pour l’Europe. Le jour suivant, il trouverait un juge et un imam pour divorcer, puisqu’il aimait trop sa femme pour la laisser vivoter sans avenir à ses côtés, et parce qu’elle, au moins, avait encore le droit de croire en sa patrie. Quelques jours après, il rassemblerait secrètement ses élèves pour leur dire la vérité et qu’il avait adoré ces temps passés avec eux. Certains seraient tristes, d’autres ne recevraient la nouvelle que comme un nouveau mauvais coup du destin parmi tant d’autres auxquels ils devaient faire face chaque jour. Et il lui resterait une semaine à errer d’hôtel en hôtel afin d’échapper au possible à la mort en attendant le départ pour Londres, puis Stockholm.
Stockholm, juin 2010.Salam était assis sur la seule chaise de la pièce qui lui servait de studio, accoudé à la petite table en contre-plaqué, une lettre dans une main, un briquet dans l’autre, qu’il n’a pas encore eu le courage de monter à sa bouche pour y allumer la cigarette qui manquait de tomber. Ses yeux étaient embués de larmes, mais il n’avait même plus la force de les faire couler.
C’était une lettre de fin de droit, un avis d’expulsion faussement déguisé, à peine désolé. Il devait quitter le pays sous peine d’être hors-la-loi. Car on estimait que son pays était libéré et que sa demande d’asile n’était pas fondée. On sous-entendait qu’il avait peur parce que son pays renaissait et que l’Irak avait besoin de lui pour se reconstruire.
Pourtant, il avait choisi la Suède parce qu’il avait entendu dire que c’est là qu’il avait le plus de chance à la fois d’être accepté et de trouver une communauté qui saurait l’aider. Il s’était plié à toutes les requêtes, il avait effectué les demandes légales, il avait trouvé du travail et subvenait ainsi lui-même à ses besoins, il avait commencé à apprendre et maîtriser un peu la langue.
Rien. C’était tout ce qu’il restait de ses espoirs. Maintenant qu’il avait enfin aperçu la paix, les belles voitures, les sourires heureux, les femmes qui n’hésitaient pas à se montrer plus désirables les unes que les autres, et surtout tous ces gens libres de parler, de s’habiller, loin de la peur et de la misère, il n’avait plus le droit que d’accepter l’offre généreuse de retourner parmi les siens. Ou le choix de transgresser, de rejoindre la rue et les sans-papiers.
Plus tard, parce que Salam préférait côtoyer le rêve sans le toucher que repartir là où la mort l’attendait, tous ceux qui l’avaient connu avant ce jour n’auraient plus de ses nouvelles, jusqu’à ce que peut-être le destin ou la malchance le retrouve dans son enfer où le monde l’avait poussé à aller pour le remettre dans celui où certains préféreraient qu’il soit.

c’est trsitement beau…
Je dirais que c comme un gâteau, il y a la base mais si on creuse il y a la crème, une vérité…
N’ouss s’en va sans oublier de remarquer le clein d’oeil encore et toujours de la cigarette ^^
Brouf… tu as tout inventé … ? Je veux dire, le personnage… C’est tellement triste… et tellement probable ! ça me fait penser à un livre que j’ai lu récemment, dès que je retrouve le titre, je te dis.
Disons qu’il y a une part de vrai et une part d’imagination. Comme dans tout ce que j’écris, je crois, ou presque.