Les voleuses de pages
Il y a un livre blanc qui me raconte. Je n’en étais pas conscient au début, alors on y écrivait pour moi, tout en m’apprenant à le lire.
Petit à petit, mes envies me soufflaient des idées. Jusqu’à ce que celle de me dépasser me donna des crayons de toutes les couleurs et des ailes pour écrire moi-même dans mon livre blanc.
Et je me mis à griffonner, à raturer, sans arrêter de tourner ces pages devenues roses, rouges, vertes bleues… quand bien même je ne savais jamais combien de pages m’étaient destinées.
Au fil des jours, mes envies me présentèrent leurs amours : mes projets. Qui sont devenus mes amis. Naturellement, j’en fréquentais certains plus que d’autres, et nous écrivions beaucoup ensemble, le reste s’éloignant de ma vue peu à peu.
Mes amis changeaient avec le temps, et on écrivait beaucoup moins. Sans compter qu’une certaine paresse me volait nombre de crayons. Puis j’ai rencontré la déprime, qui m’a présenté sa jumelle, la routine. D’ailleurs je ne sais plus vraiment laquelle des deux m’a salué la première.
Elles m’ont donné un stylo, noir, « inusable », et une idée, noire, « inusable ». Je n’avais qu’à recopier, recopier, et recopier. Et depuis ce temps, elles me tiennent compagnie, me promettent que je ne serai plus jamais seul.
Mais tandis que je fume et me soûle avec l’une, l’autre arrache quelques précieuses pages blanches. M’en reste-t-il assez pour écrire encore quelques lignes avec mes vieux amis ? Je n’en ai toujours pas la moindre idée. Alors, aujourd’hui, j’en suis à chercher des excuses pour que les deux sœurs me laissent un peu de ce temps qu’elles me volent, que je puisse retrouver mes bons vieux copains et refaire le monde avec eux.
En attendant, je remplis des pages de vide, et elles vident mon livre de pages…
